L’école de dessin du camp de Site 2

Le centre artistique de Battambang s’inscrit dans une longue histoire, qui commence dans les camps de réfugiés en Thaïlande. Cette histoire, c’est Véronique Decrop qui l’a initiée en 1986 en ouvrant un cours de dessin à Site 2. Elle nous raconte ici la genèse d’une aventure humaine, qui se prolonge depuis près de trois décennies.

En arrivant dans les camps fin 1979 et début 1980, les Cambodgiens fuyaient les quatre années d’extermination khmère rouge et l’occupation vietnamienne qui s’annonçait. Ils arrivaient exsangues, squelettiques, vêtus de noir (les Khmers Rouges avaient interdit les couleurs), restés debout par le seul instinct de vie ou de survie, mais, passée la frontière, ils s’effondraient. Puis sont venues les années de camp, où ils ont maintenu le moteur de l’espoir : les réfugiés croyaient encore pouvoir ramener la paix et l’indépendance dans leur pays. Au fil des ans, les échecs militaires ont succédé aux échecs diplomatiques. Et puis, alors que la résistance khmère subissait de cuisants revers en 1985, les camps de résistance se sont implantés en Thaïlande de manière définitive. Ils sont ainsi devenus, au fil du temps, un immense camp de réfugiés.

C’est dans ce contexte que j’ai commencé à travailler dans les camps. En 1985, je suis arrivée sur la frontière, à Kao I Dang (le camp de réfugiés « légaux »), en tant qu’administratrice pour Handicap International.

À la fin de mon contrat, le Père Pierre Ceyrac, que j’avais rencontré douze ans plus tôt en Inde, me proposait d’enseigner le dessin aux enfants dans son équipe enseignante de l’ONG Thaï COERR (Catholic Office for Emergency Releaf and Refugees). En vérité, je n’étais pas très chaude. Les dessins des enfants n’étaient alors pour moi que de malhabiles pattes de mouches sans intérêt. Par la suite, ce sont eux qui m’ont convaincue de l’intérêt de la démarche, en me montrant qu’ils étaient capables de parvenir à une authentique expression artistique. Sans le savoir, j’ouvrais là une longue période de ma vie qui m’emporterait jusqu’au Cambodge, avec un projet de reconstruction et de développement.

À cette époque, l’idée d’ouvrir un cours de dessin choquait certains. Mais pour le Père Pierre Ceyrac, il était évident que, y compris dans l’urgence, l’être humain ne vit pas que de pain. Il avait d’ailleurs fait son principal objectif de tout ce qui n’était pas « besoin de base ». Avec un autre jésuite, le Père John Bingham, ils avaient imposé aux autorités thaïlandaises et aux représentants des Nations Unies des programmes d’enseignement pour le secondaire, et même jusqu’au niveau universitaire.

Selon moi, le principal mal dont souffraient les réfugiés était la perte de la confiance : confiance dans la vie, confiance dans l’autre et confiance en soi. Il me fallait donc mettre au centre de ma relation avec mes jeunes élèves la confiance à rebâtir. Je devais devenir un point d’ancrage sur lequel s’appuyer. Sans doute les enfants y ont-ils cru puisque les premiers fruits n’ont pas tardé à arriver. Leurs dessins, en l’espace d’une année à peine, sont devenus d’authentiques expressions artistiques, à la fois techniquement maîtrisées et riches de sens. Ils avaient fait du dessin un outil opérant de la reconstruction d’eux-mêmes. J’ai ainsi pu assister à la métamorphose de certains d’entre eux, arrivés ravagés dans le cours par leur douloureuse expérience de vie. Je les ai vus se recomposer, se redresser et sortir triomphants des forces de mort qui les entraînaient vers le fond. Cette qualité n’a fait que se renforcer au cours des années qui ont suivi, et une vraie dynamique de groupe s’est mise en place durablement.

Bun Chen, Site 2 1986 – Cherey, Site 2 1989


Un autre point qui me semblait essentiel était de ne pas conforter mes jeunes élèves dans une identité de victime. L’enjeu était qu’ils se constituent comme sujets, debout et tournés vers l’avenir. Par l’appropriation du dessin comme authentique moyen d’expression, ils sont devenus témoins et porte-parole non plus seulement pour eux-mêmes mais pour toute la communauté. Ils ont acquis la dignité de sujets de ceux qui, après avoir tout perdu, trouvent encore le moyen d’affirmer, non plus en s’appuyant sur la confiance dans les institutions de leur société, mais sur leur fond propre. Et comme des enfants, ils ont fait tout naturellement ce qui est le fruit de toute une vie d’effort et de luttes, avec et contre soi, avec et contre les événements et la vie : ils ont fait acte de liberté.

   

Lorsque que j’ai ouvert le cours en 1986, j’ai été confrontée à une alternative : considérer le dessin comme un passe-temps ou comme une recherche de l’expression personnelle. Face à la trajectoire exceptionnelle et dramatique de chacun de mes élèves, la deuxième option s’imposait. La recherche de l’expression particulière consiste à creuser l’imaginaire qui n’est au début qu’au stade embryonnaire. Compte tenu du fait qu’il y a autant d’expressions différentes qu’il y a d’élèves, il n’existe pas une méthode d’enseignement, et les élèves doivent tout trouver par eux-mêmes. Le professeur est là pour encourager, critiquer, rassurer, sentir la direction de l’élève et l’y pousser. De mes années d’études aux Beaux-Arts de Paris, j’avais conservé quelques principes solides auxquels je me suis référée :

  • ne jamais toucher (ne serait-ce qu’un trait) aux dessins des élèves et supprimer toutes références picturales ;
  • ne pas imposer de thème (sauf en cas de projet collectif, bien sûr) ;
  • ne  jamais regarder le dessin d’un élève avant qu’il ne l’apporte lui-même pour passer le test de la critique ;
  • renoncer aux techniques de copie (traditionnelles à Site 2 comme au Cambodge), mais s’efforcer à l’observation de la nature et y revenir toujours ;
  • alterner la pratique inlassable du croquis d’observation (paysage et modèle vivant), les cours de perspective et l’expression personnelle d’imagination.

A côté de cela, je laissais horaire libre : mes élèves avaient complète liberté de présence et d’absence, aussi bien celle de venir matin et soir et tous les jours. Pour la plupart, ils venaient après l’école d’enseignement général qui se passait en demi-journée (pour les uns le matin, pour les autres l’après-midi). Il y avait donc deux groupes pour répondre aux deux cas de figure.

La première année du cours, la plupart de mes élèves, parmi lesquels beaucoup d’orphelins, étaient âgés de 10 à 12 ans. Les enfants sont plus proches de leur propre « centre » et n’ont pas toutes les barrières, si fortes chez l’adulte, entre le conscient et l’inconscient. Il faut ajouter une composante à cette alchimie qui a permis la dynamique collective. Je n’ai jamais été douée pour les langues, ma pratique du Khmer était extrêmement basique avec, de plus, un accent tellement fort qu’il fallait une certaine pratique pour me comprendre ! Je me rappelle d’une amie, à l’inverse de moi très douée pour les langues, qui, après un passage dans mon cours, m’avait dit en souriant : « Je crois que ta mauvaise pratique du Khmer favorise cette autre communication, devenue indispensable entre les enfants et toi, celle de l’image. Elle te permet sans doute de ne pas rester enfermée dans l’anecdotique des bavardages ».

At, Véronique – Cherey, Site 2, 1989

Une des expériences les plus passionnantes était de voir leur évolution   de plus en plus rapide au fur et à mesure que la dynamique à l’intérieur du groupe devenait plus forte, plus solide et, par là, plus créatrice. En 1990, j’avais donné pour consigne à mes élèves de raconter une histoire en images. Ce nouveau projet, dès que les enfants ont compris ce que j’attendais d’eux, a encore renforcé cette dynamique de groupe. L’idée de l’un était reprise par un autre, qui lui donnait des développements nouveaux, pour être ensuite reprise par un autre encore, qui ouvrait de nouvelles pistes. Les histoires se sont enchaînées, des thèmes émergeaient, toujours plus foisonnants, et parfois même délirants.  Nous avons eu des serpents volants, des ballons auquel s’accrochaient des personnages… tous les moyens étaient bons pour quitter le camp.

Sophein, « Les Acrobates », Site 2 1990

Durant ces sept années (de 1986, l’année de l’ouverture des cours, à 1993, celle de la fermeture des camps), les élèves m’ont abreuvée de dessins, plus étonnants les uns que les autres. Je n’en revenais pas de voir l’aisance dont ils faisaient preuve pour intégrer les techniques indispensables à une expression élégante tout en abordant les sujets les plus essentiels et les plus profonds. II est vrai qu’ils avaient traversé des expériences à ce point traumatisantes qu’il était impératif pour eux de les mettre en images afin de les dépasser.

Seng Sophearoat, « Le Char », Site 2 1987

 

Avec mon système de portes ouvertes, j’étais sans cesse confrontée à des vagues de nouveaux arrivants. La période probatoire (qui pouvait durer un mois ou plus) consistait à les laisser s’essayer tout seul devant la feuille blanche. Je ne leur donnais aucune consigne, aucun sujet, aucun avis technique, seulement le matériel de base : à eux de se débrouiller ! S’ils restaient, c’est que l’épreuve avait été passée avec succès. A partir de là, je commençais à leur enseigner les lois de la perspective et je posais les cadres du cours. Les jeunes Khmers possèdent, en général, un sens inné de la couleur et de la composition. Mais, pour qu’ils ne tombent pas dans la fatale répétition de la même image, il fallait les astreindre à l’étude théorique de la perspective et à son application pratique à travers l’observation de paysages, rues, bâtiments…

En fin de compte, j’étais constamment débordée par ces hordes de gamins, bien souvent survoltés. Le fait d’être débordée m’empêchait de tout vouloir contrôler. Et ce non-contrôle était essentiel : les enfants avaient besoin d’une totale liberté pour passer cette épreuve essentielle du face-à-face avec la page blanche, ce temps indispensable où l’individu est appelé à affirmer son choix. J’ai vu passer des centaines d’enfants et j’ai fini par fermer les portes pour ne garder que quelques 80 élèves motivés qui sont restés jusqu’à la fin.

Au cours de la première année d’enseignement, j’ai accumulé de nombreux dessins que j’ai montrés en France lors d’un de mes retours, en 1988. La qualité des œuvres des enfants était à ce point étonnante que beaucoup m’ont dit : « Tu dois en faire quelque chose. Il faut les faire connaître. » L’idée de rassembler tous ces dessins dans un livre s’est imposée. Il s’agissait de trouver des partenaires et des financiers. Après des mois de recherche, la première structure à s’engager sérieusement autour de ce projet, Terre des Hommes Suisse, a demandé la constitution d’une association pour recueillir les fonds. C’est comme cela que l’association Phare est née et que les bonnes volontés se sont organisées autour d’une structure. Le livre « Voyage dans les rêves des enfants de la frontière » a été publié, et le réseau des bénévoles s’est mobilisé avec enthousiasme et efficacité. Le succès du livre a imposé de poursuivre l’aventure. De retour dans le camp en 1988/89, je ré-ouvrais les portes du cours de dessin avec le projet de faire un film qui a vu le jour en 1992 sous le nom d’« Ombre et Lumière ». 

 

Une réflexion sur “L’école de dessin du camp de Site 2

  1. Chère Véronique,
    Encore moi…pour dire mon émotion à lire tout cela…d’autant plus que en mai 86, du haut de mes 20 ans, je découvrais par mon 1er voyage en terre lointaine, le fameux sourire thailandais, loin d’imaginer la souffrance qui se cachait derrière les murs d’hôtel.
    Merci
    Agnès Mazzocco

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